Dans l'Ancien Testament (AT) et le judaïsme tardif, « prochain » est un terme désignant un compatriote israélite ou un membre de l'alliance. Dans le Nouveau Testament (NT), le terme est élargi par Jésus pour inclure toute personne avec qui on est en contact.
Le prochain dans l’Ancien Testament
Bien que le terme « prochain » ne soit jamais clairement défini dans l'AT, son usage principal désigne un autre membre de la communauté de l'alliance, c'est-à-dire un autre Israélite (voir Lv 5.20–26 ; 19 ; Dt 15.2–3). Lévitique 19.18, un passage souvent cité dans le NT, commande à l'Israélite d'aimer son prochain comme lui-même. Lévitique 19.34 étend le devoir d'aimer son prochain à l'étranger (ou « résident temporaire ») en séjour dans le pays. Si le mot « prochain » (v. 18) comprenait l'idée plus générale d'« humanité » ou de « semblable », on pourrait supposer qu'il n'y aurait pas eu besoin de préciser que cela s'applique aussi à l'étranger au verset 34. Le terme prochain était donc probablement compris comme une façon de désigner quelqu'un avec qui on avait un lien particulier de rapprochement, c'est-à-dire, un frère ou une sœur Israélite.
Dans le contexte de la communauté de l'alliance, l'amour du prochain comprenait des responsabilités clairement énoncées dans la loi. Le prochain devait être traité équitablement (Ex 22.5–15 ; Lv 5.21–26 ; 19.9–18). Le respect était dû à sa personne (Ex 20.16) et on devait également traiter avec égard ce qui lui appartenait (Ex 20.17). Pour favoriser de telles relations justes et miséricordieuses au sein de la communauté de l'alliance, le prochain devait être considéré comme un « frère » (Lv 25.25 ; Dt 22.1–4). La loi punissait les coupables de crimes contre leur prochain en leur rendant la pareille (Lv 24.19–23 ; Dt 19.11–19).
La façon dont on traite son prochain a une importance capitale dans la loi parce qu'elle est inséparable de la relation que chacun entretient avec Dieu. En effet, la façon dont l'Israélite traitait son prochain avait un impact direct sur sa relation avec Dieu (Lv 6.1–7 ; 19 ; 25.17 ; Dt 24.10–13 ; Ps 12). Les Israélites devaient traiter leur prochain en se souvenant de comment Dieu les avait eux-mêmes traités dans son amour (Ex 22.21 ; Lv 25.35–38).
La désintégration sociale ou les troubles nationaux qui survenaient lorsque la responsabilité envers le prochain était mise de côté soulignaient son importance dans la communauté de l'alliance (Dt 28.15–68 ; Os 4.1–3 ; Am 2.6–7). Les manquements des Israélites à aimer leurs prochains, particulièrement les pauvres, faisaient partie des raisons pour lesquelles Dieu les avait punis en les envoyant en exil (Jr 5.7–9 ; 7.1–15 ; 9.2–9 ; Os 4.1–3 ; Am 2.6–7 ; 5.10–13 ; 8.4–6). Le fait que la restauration de l'amour du prochain faisait partie de l'espérance de l'âge messianique à venir (Jr 31.34 ; Za 3.10) indique que les Israélites avaient généralement failli à observer ce commandement pendant la période de l'AT.
Le prochain dans le judaïsme tardif
L'exil a aidé les Israélites a prendre plus au sérieux le fait que la bénédiction divine dépendait, en autres, de leur pratique de la justice et de leur amour les uns envers les autres (Za 8.14–17). Toutefois, il y avait des débats sur qui exactement était un « prochain ». Il y a plusieurs indications qu'à cette époque, le prochain était compris comme n'incluant que les compatriotes israélites et les prosélytes (les non-Juifs convertis au judaïsme). Selon des écrits rabbiniques, les Samaritains et les non-Juifs résidant en Israël n'étaient pas considérés des « prochains » à qui le commandement d'aimer son prochain devait s'appliquer. Dans la communauté juive des Esséniens de Qumrân, seuls les membres de la communauté étaient considérés des prochains à respecter et à traiter équitablement. Quand Jésus déclare que : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi » (Mt 5.43), il ne cite que partiellement l'AT (« Tu aimeras ton prochain » dans Lv 19.18). La partie « et tu haïras ton ennemi » reflète le sentiment de Juifs contemporains envers les étrangers. Ils affirmaient que Dieu n'exigeait pas d'amour envers ceux qu'ils considéraient comme des « ennemis », mais seulement envers leurs compatriotes.
Le prochain dans le Nouveau Testament
L'enseignement de Jésus se distance radicalement des attitudes de beaucoup de Juifs à cette époque. En effet, il rejette les restrictions qu'ils avaient imposées au commandement de l'amour du prochain. Par exemple, Jésus enseigne clairement qu'il faut aimer ses ennemis (Mt 5.43–48). Il rejette ainsi complètement la distinction entre prochain et ennemi.
À une autre occasion, un scribe demande d'abord à Jésus quel est le premier de tous les commandements (Mc 12.28–31). En réponse, Jésus lui cite Deutéronome 6.5, qui commande à l'homme d'aimer Dieu de tout son être : cœur, âme et pensée. Il est important de noter que Jésus ne s'arrête pas à ce commandement, mais qu'il le lie à un deuxième commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Certains experts pensent que Jésus est celui qui a, pour la première fois, exprimé ainsi la relation directe entre ces deux commandements, comme il le fait ici de façon saisissante (voir Mt 22.37 ; Mc 12.29–31). Dans tous les cas, cela indique clairement comment le Seigneur considère la relation entre ces deux commandements. Ainsi, aimer son prochain découle d'aimer Dieu. Aimer Dieu comprend répondre dans l'amour aux besoins du prochain.
Le débat à l'époque de Jésus ne portait pas sur comment aimer son prochain, mais plutôt sur qui était considéré un prochain. Un expert de la loi pose cette question à Jésus (Lc 10.29). Jésus loue cet homme d'avoir bien compris ce qui est requis pour hériter de la vie éternelle : l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Luc explique que cet expert de la loi demande à Jésus qui est son prochain pour se justifier. Cet homme voulait probablement justifier sa pratique de limiter son amour à certains seulement. Jésus lui répond par la célèbre parabole du Bon Samaritain (v. 30–35).
Pour démontrer à cet homme à quel point sa question est tragiquement à côté de la vérité, Jésus raconte ce qui se produit alors qu'un homme voyage sur la route périlleuse allant de Jérusalem à Jéricho, une route particulièrement ciblée par les brigands. Le voyageur se fait attaquer. Ses affaires lui sont volées. Il est dépouillé, battu et laissé à moitié mort. Jusqu'à ce point dans l'histoire, l'expert de la loi suppose peut-être que Jésus va proposer ici un exemple de qui constitue un « prochain ». Il s'agit après tout d'un compatriote juif dans le besoin. Toutefois, Jésus continue l'histoire en introduisant deux personnages : un sacrificateur et un Lévite. Sans aucun doute, l'un et l'autre aurait été jugés compétents pour définir de façon académique qui est le prochain que Dieu commande d'aimer. L'expert de la loi aurait peut-être supposé que le sacrificateur et le Lévite, eux-mêmes connaisseurs de la loi, aideraient la victime. Cependant, dans l'histoire de Jésus, ces deux personnes voient l'homme dans le besoin, mais choisissent de passer de l'autre côté. Peut-être qu'étant incapables de déterminer si la victime est morte ou à peine vivante, ils ne veulent pas risquer de se rendre impurs en touchant un cadavre. Ils passent donc leur chemin et se détournent ainsi du commandement suprême sujet de la question de l'expert de la loi (10.25–28).
Arrive ensuite un Samaritain. Les Samaritains étaient méprisés par les Juifs. Ils étaient considérés comme des hérétiques par les autorités religieuses juives. Ils faisaient partie de ceux que les rabbins ne considéraient pas comme des prochains (et donc ne considéraient pas comme des personnes à qui le commandement d'amour s'appliquait). Pendant les siècles précédents, de nombreux Samaritains avaient été massacrés par des dirigeants juifs. Les deux peuples étaient hostiles l'un envers l'autre (voir Jn 4.9). L'expert de la loi qui écoutait la parabole aurait présumé que le sacrificateur et le Lévite auraient agit de façon juste dans cette situation. Il aurait certainement été très surpris que ce soit un Samaritain qui montre de la compassion à la victime, accomplissant ainsi le grand commandement.
Jésus détaille délibérément tout ce que le Samaritain fait pour aider la victime. Il panse les blessures de l'homme et le transporte à une auberge en le mettant sur sa propre monture. Ensuite, il paie pour qu'en son absence, on continue de soigner l'homme blessé (Lc 10.34–35). L'expert de la loi ne peut pas échapper à la conclusion que ce Samaritain a démontré un véritable amour pour le blessé. L'ironie de l'histoire est que c'est précisément celui que beaucoup de Juifs n'auraient pas considéré digne d'être appelé leur « prochain » qui s'est comporté en « prochain » envers la victime (v. 36–37).
Cette parabole, tout comme ce que Jésus déclare dans Matthieu 5.43–48, montre comment le Seigneur définit le terme « prochain » et ce que l'amour du prochain exige. Jésus ne fixe aucune limite à qui peut être considéré comme le prochain que Dieu commande d'aimer.
L'importance et la puissance des enseignements de Jésus sur l'amour du prochain en relation à l'amour pour Dieu se retrouvent dans le reste du NT. À deux reprises, Paul déclare que l'amour du prochain accompli toute la loi (Rm 13.8–10 ; Ga 5.14). Jacques appelle ce même commandement « la loi royale » (Jc 2.8).