1 Chroniques Introduction approfondie

Les livres de 1–2 Chroniques ont été rédigés pour insuffler de l'espérance. L'exil avait privé Israël de ses richesses, et leur retour sur la terre suscitait l'hostilité de leurs voisins. Le découragement et l'apathie menaçaient de les anéantir. L'auteur du livre des Chroniques s’est donné pour mission de réaffirmer les liens du peuple avec son passé. En racontant leur histoire, il a structuré les événements antérieurs de manière à donner sens et valeur au présent. Il croyait que sa communauté, le peuple judéen, était appelée à jouer un rôle crucial en tant que représentante du Royaume de Dieu. Il savait qu’elle devait préserver son identité propre pour accomplir sa vocation.

Contexte

Les Babyloniens avaient conquis le royaume de Juda entre 605 et 586 av. J.‑C. En une génération, leur pouvoir avait décliné, affaibli par leur propre décadence (voir Dn 5). Pendant ce temps, à l’est, Cyrus le Grand (559–530 av. J.‑C.) avait fondé un nouvel empire réunissant les Mèdes et les Perses. En octobre 539 av. J.‑C., Babylone était tombée sans résistance, et l’empire de Cyrus s’était étendu à l’ouest jusqu’à inclure la Babylonie (voir Dn 5.30–31).

Fidèle à sa politique impériale, Cyrus avait autorisé les exilés juifs à revenir en Judée et à former une province autour de Jérusalem. Les livres d’Esdras et de Néhémie, ainsi que les prophètes Aggée et Zacharie, relatent cette période. La communauté avait alors bénéficié d’un renouveau spirituel, d’une certaine sécurité physique et d’un minimum d’indépendance économique. Cependant, elle ne pouvait espérer aucune autonomie politique. Affaiblie, elle ne ressemblait plus à l’ancien royaume. Elle subissait le mépris, l’opposition et l’humiliation des peuples voisins alors qu’elle reconstruisait le temple et, plus tard, la muraille de Jérusalem. Face aux pressions sociales et politiques, elle luttait pour conserver son identité, sa foi et son mode de vie. Elle avait besoin de retrouver un sens et un espoir.

Les habitants de la Judée se posaient alors des questions fondamentales : comment rester fidèles à leur foi ancestrale sous domination étrangère ? Comment un peuple dominé pouvait-il encore être le peuple de Dieu ? Quelle signification conserverait la promesse du trône éternel de David dans de telles circonstances ? À l’époque grecque et romaine, certains Juifs (comme les Maccabées ou les « zélotes » du Nouveau Testament) ont réagi par le nationalisme, cherchant à se révolter pour obtenir l’indépendance. D’autres ont fait face à la situation avec résignation, s'engageant à rester fidèles à l’alliance avec Dieu dans le contexte de l'empire. Le livre des Chroniques a été écrit pour aborder ces interrogations et ces préoccupations.

Résumé

1 Chroniques se divise en deux grandes parties : d’une part, la mise en valeur de l’identité d’Israël par les généalogies (1Ch 1.1–9.44) ; d’autre part, la préparation de Jérusalem par David pour la construction du temple et le règne de Salomon (10.1–29.30).

Le chap. 1 retrace la sélection divine d'individus spécifiques, d'Adam à Jacob ( Israël). Les chap. 2–8 concerne les Israélites de Jacob jusqu’à l’exil à Babylone. Cette section détaille d'abord la tribu de Juda (chap. 2–4), en discutant de la maison de David dans la section centrale (chap. 3), avant de décire les autres tribus d'Israël, y compris celles situées à l'est du Jourdain, en Transjordanie (chap. 5–7). Au milieu de ces généaologies est mentionnée Lévi, une tribu centrale (chap. 6), suivie de Benjamin (chap. 8). Les généalogies s’achèvent vers 400 av. J.‑C. avec une liste de chefs communautaires revenus d’exil et actifs dans la reconstruction de Jérusalem (chap. 9).

La lignée de Saül (9.35–44) introduit la fondation de la monarchie. Après la mort de Saül à cause de son infidélité (10.1–14), David est devenu roi (11.1–12.40). Les chapitres suivants expliquent l'organisation de son administration et les préparatifs pour le temple (chap. 13–27). Le transfert de l’arche à Jérusalem (chap. 13–16) a marqué une étape clé dans l’établissement de son royaume. Le reste du livre décrit les étapes menant à la construction du temple : la désignation de celui qui allait bâtir le temple (chap. 17), les conditions politiques nécessaires (chap. 18–20), l'emplacement (chap. 21), le personnel (chap. 23–27), les matériaux et les plans (chap. 22, 28–29). Le récit du règne de David se clôt par une grande assemblée et la désignation de Salomon comme roi de paix, chargé de construire le temple (chap. 28–29).

Auteur et date

La tradition attribue le livre des Chroniques à Esdras, bien que l’auteur ne se soit pas clairement identifié. L'auteur du livre des Chroniques vivait à Jérusalem ou à proximité, et défendait fermement le temple et ses rituels. L’importance qu’il accordait aux Lévites suggère qu’il en faisait partie, ce qui expliquerait son accès à certains matériaux qu'il a utilisés pour écrire son histoire.

L'auteur du livre des Chroniques a probablement écrit vers 400 av. J.‑C., à la fin de l’Empire perse. La généalogie des descendants de Jojakin (3.17–24) suggère une date qui est huit générations après Zorobabel, qui a servi comme gouverneur vers 520 av. J.‑C., pendant les jours de Darius, roi de Perse (Za 1.1 ; 4.9). Il a probablement rédigé son œuvre quelque temps après le voyage de Néhémie à Jérusalem pour réparer les murailles de la ville, dans la vingtième année d'Artaxerxès (445 av. J.‑C. ; Né 2.1). L’absence d’influence grecque dans le style ou les idées indique que l’œuvre est antérieure à la conquête d’Alexandre le Grand (332 av. J.‑C.). Tout cela conduit à une datation proche de 400 av. J.‑C.

Situation historique

Les informations concernant la situation en Judée après Néhémie sont rares, mais elle révèle certaines des difficultés de la communauté. Les mariages mixtes (avec des étrangers) étaient fréquents, en dépit des avertissements de Malachie (vers 400 av. J.‑C ; voir Ml 2.14–16). Ces unions permettaient d’acquérir des terres et des richesses qui n'étaient pas accessibles au sein de la communauté. Cette pratique allait pourtant à l’encontre de la loi qu’Esdras avait rapportée de Babylone. L’autosuffisance et l'exclusivisme prônés par Esdras et Néhémie avait attisé le ressentiment et l’opposition des peuples voisins, surtout quand les Juifs tentaient de faire du temple le cœur social et économique de la vie de la communauté.

Genre et composition

Le titre hébreu des Chroniques signifie « événements des jours ». Jérôme, dans sa traduction latine de Samuel et des Rois, désigne ce texte par le mot chronikon (annales), un registre des temps anciens. En d'autres termes, il est écrit comme une histoire. La Septante (la traduction grecque de l'Ancien Testament), quant à elle, nomme cette œuvre « les choses restantes », comme si elle n’était qu’un supplément aux livres des Rois : une perspective que l'auteur du livre des Chroniques n'aurait pas pu partager ! Ce livre constitue une création originale issue de multiples sources.

En construisant ce récit, l'auteur du livre des Chroniques a agencé l’histoire d’Israël de manière à la rendre signifiante pour son auditoire. Il a intégré des généalogies pour répondre à deux questions clés : de qui fallait-il raconter l’histoire, et où ces gens habitaient-ils ? Il voulait démontrer pourquoi une communauté marginalisée, sans pouvoir ni reconnaissance, pouvait considérer son existence et son mode de vie comme essentiels pour l’avenir.

1 Chroniques couvre la même période que 2 Samuel, ce qui explique les nombreux parallèles. Toutefois, les objectifs des deux auteurs divergent, comme en témoignent les différences dans leurs récits respectifs.

Signification et message

La promesse faite par Dieu à David (17.1–27) constitue le cœur du message de l'auteur du livre des Chroniques. Quand David a voulu bâtir une maison pour l’arche, le prophète Nathan a reçu une vision lui annonçant que c’est Dieu qui construirait une maison pour David : cette maison serait en fait une dynastie (2S 7.11–14 ; 1Ch 17.10–14). Le royaume éternel de Dieu allait se réaliser par sa descendance. Le psaume 2 reflète cette promesse : Dieu tourne en dérision les nations rebelles, celles qui pensent pouvoir faire advenir leur propre règne. Elles ignorent que Dieu a déjà établi son roi sur Sion, un roi appelé à briser les nations et à hériter de la terre. Le Chroniqueur prenait cette promesse très au sérieux. Ce Royaume promis devait venir par le fils de David, et la communauté établit autour de Jérusalem incarnait cet espoir.

L'auteur du livre des Chroniques poursuivait un double objectif. Il devait, d’une part, expliquer pourquoi le royaume de David avait échoué, et d’autre part, affirmer que cette modeste province de l’Empire perse, en proie à des difficultés, deviendrait le royaume que Dieu avait promis à David. L’échec avait commencé avec Saül : Dieu l’avait rejeté pour son infidélité. Il avait désobéi, violé l’alliance, jusqu’à consulter un médium (10.13). Les rois suivants ont perpétué cette même infidélité, cherchant secours auprès de puissances étrangères ou de dieux païens plutôt qu’en l’Éternel, leur rocher (voir Dt 32.4, 15–39). Ainsi, infidélité est un mot clé dans les Chroniques ; le terme infidélité revient souvent chez l'auteur du livre des Chroniques pour justifier les jugements divins contre les rois de Juda.

L’espoir, en revanche, repose sur la prière de Salomon à la dédicace du temple : « si mon peuple sur qui est invoqué mon nom s’humilie, prie, et cherche ma face, et s’il se détourne de ses mauvaises voies, je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché, et je guérirai son pays » (2Ch 7.14). Cette promesse rappelle au peuple les conditions nécessaires à la restauration : humilité, prière, repentance et guérison.

Le livre de 1 Chroniques pose ainsi les bases nécessaires à la restauration. La promesse faite à David n’avait pas disparu avec l’exil. La communauté rétablie à Jérusalem portait encore cette espérance. Même la division survenue après Salomon n’avait pas exclu une seule tribu de l'avenir florissant d'Israël. Pour l'auteur du livre des Chroniques, toutes les tribus représentées dans la restauration, y compris celles du royaume du nord (voir 1Ch 9.3). L'auteur du livre des Chroniques comprenait Israël comme un peuple de foi plus qu’un corps politique. Ce n’était plus une nation souveraine, mais une province ethnique au sein du puissant empire perse. Pourtant, il voulait montrer que l'unité établie par David et Salomon se maintenait, et que la promesse divine faite à David était encore porteuse d'espérance pour l’avenir.